Grâce aux articles précédents nous avons pu voir comment la propagande s'est mise en place durant la Première Guerre Mondiale. Or nous avons pu constaté que les plus mauvais côtés de la guerre en était oublié. Beaucoup ignore la réalité du front: celle du froid, de la faim, de la maladie, de la mort omniprésente, de la solitude etc.. Lorsqu'on évoque les soldats, ils apparaissent toujours propres et fiers, mais qu'en est il vraiment?

 

Le service de la censure officie dès le début des conflits, c'est à dire le 30 juillet 1914 soit exactement 3 jours avant la mobilisation générale. Le ministre de la guerre Mr Messimy, fait passer ses directives dès le 3 août et indique qu’il est interdit de faire passer des nouvelles de la guerre et du front sans que ceux-ci n’ai d’abord été communiqué ou visé par le « bureau de presse » du même ministère. Au départ celui-ci voulait éviter que les journaux ne divulguent des renseignements susceptibles de donner des indications précieuses à l’ennemi. 

 

« Interdiction de publier des renseignement de nature à nuire à nos relations avec les pays alliés, les neutre ou relatifs aux négociation politiques.

Interdiction en outre d‘attaquer les officiers, de parler des formations nouvelles, de reproduire les articles parus dans les journaux étrangers.

Interdiction de publier des interviews de généraux. Etc… »

 

Les premières censures n’avaient pas pour but de manipuler les esprits ou de faire du « bourrage de crâne » mais cette phrase « la vérité est l’ennemi et doit être caché au yeux de tous » devint la devise du gouvernement. La presse commença être censurée pour éviter que le défaitisme ne s’installe et le gouvernement exige que les massacres qui se déroulent au frontières ne soient divulgués. Les directeurs se mirent alors à s’auto censurer. La censure atteindra son apogée avec le cabinet Briand (novembre 1915-mars 1917) et plus de 400 censeurs travailleront au bureau de presse situé à Paris. De plus, des commissions de censure sont réparties dans les 22 départements militaires soit au total environ 5000 censeurs. Tout y passe : radio, théâtre, cinéma et courriers postaux (dès novembre 1915). Pour ces derniers il existait 9 commissions de 15 à 25 membres chargé de lire les correspondances.

 

Tout comme la propagande, la censure obéit à plusieurs principes :

 

1) Les civils doivent ignorer les réelles conditions dans lesquels vivent les poilus.

A la fin du conflit, beaucoup d’hommes reviendront traumatisés des évènements auxquels ils ont assistés. La plupart racontaient leurs expériences dans leurs correspondances sans savoir que celles-ci pouvaient être censurées. C’est pour cela que quand les soldats revinrent du front, ils étaient souvent incompris de leurs proches.

Henri Barbusse, qui a connu l’horreur des tranchées, à décrit dans son livre « Le feu » les conditions atroces dans lesquelles il a vécu. Il recevra le prix Goncourt en 1916 mais sera immédiatement censuré. Notons que cet auteur a préféré être soldat alors que son statut d'universitaire faisait de lui un officier.

Les photos aussi sont censurées comme celle ci par exemple.

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2) Ne pas transmettre d’idées pacifiques

En 1917, la guerre qui ne devait pas durer plus de quelques semaines continue encore. La population commence à être épuisé de ce conflit qui traîne en longueur, surtout que les vivres, l’argent etc.. commencent à manquer. C’est à cette époque que le contrôle postal commence à être renforcé encore plus.

 

"Nous avons espéré un instant que les grèves ouvrières auraient pris les proportions que nous attendions mais les ouvriers se sont contentés d'une petite augmentation de salaire, et les voilà tous remis au travail : le massacre continuera."

Soldat, 26 mai 1917. Archives de la Défense Nationale, cité par J.-N. Jeanneney, "Les archives du contrôle postal aux Armées ",
Revue d'histoire moderne et contemporaine.

 

3) Ne pas transmettre d’informations sur les fusillés au front et les mutineries de 1917

 

Année des mutineries, les soldats se révoltent contre les conditions inhumaines dans lesquelles ils évoluent depuis des mois. C’est pourquoi des révoltes sont organisées et le nombres des déserteurs commencent à augmenter. Ces soldats seront, s’ils sont pris sur le fait, fusillés. Pour éviter d’alerter les population et de semer la panique, ces exécutions sont cachées et l’on annonce que le mutin est « tombé au front » plutôt que préciser qu’il a été condamné par la cour martiale.

"Tous les soldats crient "A bas la guerre" et refusent de prendre les lignes. J’espère que tous en feront autant et que nous finirons ce carnage.(...)
Nous n’avons rien à gagner à la continuation de la guerre. Ca l’air de chauffer à Paris avec les grèves. Tant mieux
."

Lettre de poilu 1917 (censurée)

 

4) La barbarisation de l’ennemi

 

« Pour le casque de Prussien cela n’est pas sûr. Ce n’est pas maintenant le moment d’aller les décoiffer. Il fait trop froid, ils pourraient attraper la grippe. Et puis mon pauvre Maurice, il faut réfléchir que les Prussiens sont comme nous. Il y a des papas qui sont à la guerre et des petits enfants comme toi qui sont avec leur maman. Vois-tu qu’un garçon prussien écrive à son père la même chose que toi et qu’il lui demande un képi de français, et si ce papa Prussien rapportait un képi de français à son petit garçon et que ce képi fut celui de ton papa ? Qu’est ce que tu en penses ? Tu conserveras ma lettre et tu la liras plus tard quand tu seras grand. »

Martin Vaillagou 1915 à son fils Maurice qui lui demande un casque prussien.

D’après la propagande, le soldat allemand est vu comme un homme sanguinaire et un monstre. L’Etat français veut conserver cette image comme un motif pour continuer la guerre. A travers on se rend bien compte que les poilus ne voient pas leurs ennemis comme on le leur décrit et que beaucoup sont comme eux (ici par exemple, un père). La censure intervient pour éviter que témoignages comme celui du dessus rendent l’ennemi plus « humain » et pire qu’ils en aient une bonne image. Une amitié entre soldats de camps ennemis étaient impensable.

Certains poilus approuvaient la censure, mais pour la plupart ce n’est pas le cas et est vu comme une injustice. De plus elle retarde les nouvelles arrivant sur le front, seule sources de joie pour la plupart des soldats. C’est pour cette raison que les censeurs étaient très mal vus et parfois ils étaient même vu comme des voleurs. Certains gardaient donc leurs pensées pour eux mais d’autres n’hésitaient pas à se rebeller et gardaient leur franc parler.

Quant aux journaux, beaucoup se soumirent à la loi. La revue de Clémenceau créée en 1913, l’Homme Libre devint l’Homme enchainé en 1914 à cause de la censure omniprésente. Finalement elle prendra le nom de Canard Enchainé. Ce dernier utilisera la revue satirique, sa seule arme possible, pour faire passer les informations sans être censuré sans y arriver à tous les coups.


EDITORIAL DU N°1 DU CANARD ENCHAINÉ (10 septembre 1915)

"Le Canard Enchaîné  a décidé de rompre délibérément avec toutes les traditions journalistiques établies jusqu'à ce jour. […]le Canard Enchaîné  prendra la liberté grande de n'insérer, après minutieuse vérification, que des nouvelles rigoureusement inexactes. Chacun sait, en effet, que la presse française, sans exception, ne communique à ses lecteurs, depuis le début de la guerre, que des nouvelles implacablement vraies. Eh ! bien, le public en a assez ! Le public veut des nouvelles fausses... pour changer. Il en aura. Pour obtenir ce joli résultat, la Direction du Canard Enchaîné , ne reculant devant aucun sacrifice, n'a pas hésité à passer un contrat d'un an avec la très célèbre Agence Wolff* qui lui transmettra chaque semaine, de Berlin, PAR FIL SPÉCIAL BARBELÉ, toutes les fausses nouvelles du monde entier."